"Sois ce que tu deviens"
De l'injonction à se trouver à l'art de se laisser advenir
À 16 ans, j’aimais l’histoire, la philosophie, l’architecture, sans savoir exactement pourquoi. Ce n’était pas encore des projets. C’étaient des territoires où quelque chose en moi aurait voulu vivre.
Mais on m’a posé une question différente : “quel métier tu veux faire ?”
Je n’avais pas de réponse. J’avais 16 ans et je n’avais rien encore traversé. Alors on m’a suggéré une réponse raisonnable : la voie qui mettait toutes les chances de mon côté.
C’est devenu : Prépa - École de commerce - Conseil.
Dix ans de ma vie. Compétente, reconnue mais pas à ma place.
On m’avait demandé quelle forme je voulais prendre, avant même que j’aie eu le temps de savoir ce qui cherchait à s’exprimer.
1ère réalité - Le vivant n’est pas fixe
Il existe une injonction puissante, celle de se trouver. Trouver sa voie, sa mission, son “vrai soi”, comme s’il existait quelque part une identité stable, claire, qu’il suffirait de découvrir et d’incarner enfin.
Mais le vivant ne fonctionne pas ainsi.
Le vivant est mouvement, transformation, métamorphose. Il produit sans cesse de nouvelles formes.
Et si on tente de se cristalliser dans l’expression d’une identité fixe, quelque chose finit par faner ou résister.
Ce que nous appelons crise identitaire est peut-être simplement ce moment : une ancienne forme devenue trop étroite pour ce qui cherche désormais à vivre à travers nous. Un métier, un rôle, une manière d’habiter le monde qu’on cherche à maintenir, alors que tout est mouvement.
La souffrance ne vient pas du changement. Elle vient de l’attachement à une forme qui ne peut plus contenir ce qu’on est en train de devenir.
2ème réalité - Ce que nous faisons précède parfois qui nous sommes
Il y a une autre raison pour laquelle l’injonction à se trouver ne fonctionne pas.
Une grande partie d’une vie ne se révèle qu’en chemin. On ne sait pas toujours ce qu’on aime avant de le pratiquer. On ne sait pas ce qu’on peut devenir avant certaines rencontres, certains déplacements, certaines crises. On ne sait pas ce qu’une expérience ouvrira en nous avant de l’avoir traversée.
Certaines vérités sur nous-mêmes ne peuvent apparaître qu’après coup.
Et peut-être que beaucoup de nos souffrances contemporaines viennent de là : vouloir obtenir une certitude identitaire avant même de commencer à vivre, se définir avant d’expérimenter, savoir avant de traverser.
Nous passons parfois des années à chercher qui nous sommes, alors qu’il faudrait peut-être surtout nous mettre en mouvement. Non pas pour fuir la question, mais parce que c’est le mouvement lui-même qui fabrique les réponses.
Ce que nous faisons précède parfois qui nous sommes.
“Nous sommes malades du souci de comprendre, alors qu’il s’agit d’expérimenter” Roustang
La nuance - l’injonction d’agir
Attention cependant, il ne s’agit pas de remplacer l’injonction de se trouver par l’injonction d’agir. “Arrête de te chercher, lance-toi, teste, itère” peut-être tout aussi écrasant, tout aussi étranger à ce qu’on traverse réellement, notamment dans la zone liminale.
Le mouvement dont il est question ici n’est pas l’agitation. Ce n’est pas remplir son agenda d’expériences pour accélérer la découverte de soi. C’est autre chose, plus modeste, plus patient.
Anne-Laure Le Cunff parle de tiny experiments : de petites expériences délibérées, à faible enjeu, qui permettent d’apprendre quelque chose sur soi sans avoir à tout miser. Ni un pivot radical, ni une reconversion spectaculaire. Juste un geste, une tentative, une curiosité qu’on laisse exister.
Ce qui change, c’est la posture. On agit pour voir ce que l’expérience / l’action révèle.
Conclusion
Je repense à ces disciplines qui m’appelaient à 16 ans.
L’histoire, la philosophie, la psychologie, l’architecture. Je ne savais pas encore ce qu’elles voulaient dire sur moi. Je n’avais pas les mots pour le formuler, ni l’expérience pour le comprendre.
Elles se sont toutes exprimées autrement. Par des chemins que je n’aurais pas pu anticiper à 16 ans.
La trajectoire humaine et ses bifurcations, c’est devenu mon territoire de travail.
La psychologie et la philosophie appliquées, c’est le coaching et l’écriture.
L’architecture, c’est la dataviz, mettre en forme ce qui résiste à la forme.
Ce ne sont pas les métiers que j’aurais choisis à 16 ans. Ce sont les principes qui ont fini par trouver leurs expressions.
Cela ne veut pas dire qu’il n’existe aucune continuité dans une vie. Certaines sensibilités demeurent. Certains élans reviennent. Certaines manières de regarder le monde traversent les années malgré les transformations.
Ce qui demeure, ce sont des principes. Ce qui change, ce sont les formes qu’ils empruntent pour s’exprimer.
J’emprunte à Sophie Chassat cette idée : à “Deviens ce que tu es”, on pourrait proposer “Sois ce que tu deviens”.



