Traverser les transitions
« C’est la première fois de ma vie que je sais ce dont je ne veux plus, mais que je n’ai aucune idée de ce que je veux ou ce que je vais faire. »
Décembre 2024. J’envoie ce message à ma psy.
Quelques mois plus tôt, j’ai quitté mon emploi. Je cherche mon prochain métier. Je viens d’emménager avec quelqu’un. Objectivement, beaucoup de choses vont bien. Intérieurement, quelque chose se déplace.
Je pensais traverser un changement. Je découvrais la transition.
Changement vs transition : l’erreur commune
Dans Les Transitions de vie, William Bridges distingue deux réalités que nous confondons.
Le changement, extérieur, datable, visible (un déménagement, une démission, une naissance, une réorganisation, une rupture)
La transition psychologique, intérieure, invisible, et rarement synchronisée avec le calendrier des événements.
Lors d’un changement, nous exigeons de nous une adaptation rapide, quasi performante. Or une transition commence lorsque quelque chose en nous cesse d’adhérer à l’ancien cadre, même si tout semble encore fonctionner.
Les trois étapes de la transition
Bridges décrit trois phases :
La fin
La zone neutre
Le nouveau départ
Présenté ainsi, le mouvement paraît ordonné : on termine, on traverse, on recommence.
En réalité, les phases se chevauchent. On peut imaginer un nouveau départ sans avoir réellement renoncé à l’ancien. Les transitions ne sont pas linéaires.
Pourquoi ça oscille ?
Une transition touche à l’identité, à notre système d’habitudes et de représentations construit parfois depuis des années.
Renoncer crée un vide et c’est inconfortable. Le psychisme cherche alors à retrouver de la cohérence : il avance, teste, recule pour sortir de cet inconfort. L’oscillation c’est le mouvement même de la recomposition.
Le renoncement - accepter la fin
Toute transition commence par une fin.
Un changement implique parfois d’abandonner une identité, un statut, une manière d’être au monde. Et renoncer demande d’abandonner une définition de soi qui ne tient plus.
Quelques questions utiles :
Qu’est-ce que je perds réellement ?
Quelle part de mon identité était attachée à cette situation ?
Qu’est-ce que je souhaite conserver ?
Comment marquer symboliquement la fin ?
La zone neutre - habiter l’entre-deux
La zone neutre commence lorsque l’ancien ne fonctionne plus et que le nouveau n’est pas encore formé. Extérieurement, peu de choses changent ; intérieurement, tout devient instable. On ne se reconnaît plus totalement dans l’ancienne version de soi. Mais on ne sait pas encore qui l’on devient.
Motivation en baisse, repères brouillés, doute. Ce que nous interprétons comme une faiblesse est souvent le signe qu’une transition est en train de faire son œuvre.
Pourquoi c’est inconfortable
La zone neutre entre en tension avec trois croyances contemporaines :
Performance (produire, optimiser, avancer)
Cohérence (avoir une trajectoire lisible pour l’extérieur et pour soi-même)
Contrôle (décider plutôt que traverser)
Dans la zone neutre, la trajectoire est moins lisible, elle échappe à la maîtrise. Nous vivons dans une culture qui confond mouvement et transformation. Le vide y apparaît comme une perte de temps.
Pourquoi la zone neutre est indispensable
La zone neutre est le cœur du processus de transition. C’est le moment où l’ancienne identité se défait réellement, où les automatismes perdent leur évidence. Sans cet espace de suspension, il n’y a que du déplacement superficiel, un changement de décor sans modification de la structure intérieure.
Comment habiter la zone neutre
Plutôt que de chercher à l’écourter, il s’agit de la traverser.
Se ménager des espaces de solitude.
Écrire ses pensées pour clarifier le mouvement intérieur.
Expérimenter sans enjeu.
Maintenir les liens pour éviter l’isolement
La zone neutre a sa propre temporalité.
Le nouveau départ - une émergence
Le nouveau départ est rarement spectaculaire. Il commence par un réalignement intérieur : quelque chose devient plus juste, une idée revient avec insistance, un désir devient plus clair, une douceur émerge du corps.
Puis viennent les opportunités extérieures pour déployer cette nouvelle version de soi.
Le risque devient alors le retour à l’ancien par peur. Un nouveau départ commence lorsque la préparation cesse d’être une protection.
Quelques repères dans cette phase
Faire une visualisation de la nouvelle configuration de vie en y ajoutant les émotions que cela procure
Veiller à la congruence : que mes paroles et mes actes cessent de diverger.
Symboliser la nouvelle identité (nouvelles habitudes, nouveaux espaces, nouvelles présentations de soi)
En conclusion, il faut apprendre à traverser
Nos vies professionnelles et personnelles sont ponctuées de multiples changements. Mais le temps de passage est raccourci.
Les transitions existentielles sont devenues des passages sans rituel.
Nous savons accélérer. Nous savons initier. Mais nous ne nous autorisons pas à traverser.
Il est normal et sain d’être perdu un temps pour mieux se (re)trouver.




